Lettres à Alexandrine, 1876 - 1901 – Emile Zola

Posté le 11/10/2014 à 16h35. Modifié il y a 2 ans 10 mois 27 jours Voir le livre

Titre:
Lettres à Alexandrine, 1876 - 1901
Genre:
Littérature sentimentale et Erotisme
Editeur:
Gallimard
( 02/10/2014 )
ISBN:
2070139212
832 pages
29,99 euros

Avoir deux femmes, ce qu’on entend en général par « double vie », paraît apporter le bonheur aux âmes inquiètes : chacune vous protège de l’autre. Funeste erreur, comme le montre l’histoire d’Emile Zola, écartelé entre Alexandrine et Jeanne. En ces temps de déballage des secrets d’alcôve, la publication de cette correspondance amoureuse le confirme : voyeurs honteux que nous sommes, la petite vie sexuelle des grands hommes nous fascine, mais nous déçoit. On les moque d’autant plus qu’on les envie. Comme ils bêtifient, de petits noms en diminutif ! Comme ils se tirent mal de cet étrange et douloureux divorce, entre désir et amour, sexe et famille ! En 1888, à la veille de la cinquantaine, Zola déclare à Edmond de Goncourt : « Ma femme n’est pas là… Eh bien je ne vois pas passer une jeune fille comme celle-ci sans me dire : ‘ça ne vaut-il pas mieux qu’un livre ?’ » Ils se rencontrent à Médan. Il a 48 ans et Jeanne Rozerot, 21. Zola partagera désormais sa vie entre deux foyers : celui où il habite et celui où vit sa maîtresse. Pendant quatorze ans, adulé par deux femmes, il passera comme un funambule de lettre en lettre et de bras en bras. De lit en lit, c’est moins sûr. L’épouse semble se satisfaire d’avoir délégué « la chose » aux soins ancillaires de celle qu’elle avait embauchée comme couturière et lingère, mais qui sera – cruelle blessure – ce qu’elle-même n’a pu être : la mère des enfants d’Emile Zola. L’été, Jeanne séjourne à Verneuil-sur-Seine, où il la visitera quotidiennement à bicyclette… Hélas ! le bonheur à trois n’a qu’un temps et, en juillet 1894, il écrit : « Je ne suis pas heureux. Ce partage, cette vie double que je suis forcé de vivre finissent par me désespérer. J’avais fait le rêve de rendre tout le monde heureux autour de moi, mais je vois bien que cela est impossible. » Une sacrée santé, tout de même, le romancier des Rougon-Macquart : dans une lettre écrite en pleine affaire Dreyfus, il console Alexandrine en lui décrivant par le menu l’appartement qu’il va louer pour sa seconde famille.

Alexandrine et Jeanne.

Bien qu’on y voie l’artiste au débotté (il est beaucoup question d’animaux et de nourriture dans ces lettres), l’immense intérêt de cette correspondance n’est pas dans l’histoire intime d’un couple qui réussit à surmonter la crise où il avait failli sombrer, ni dans le surprenant comportement amoureux de Zola – admis sinon accepté à partir de 1898 par sa légitime, qui voit régulièrement les enfants, puis, très attachée à eux, les fera reconnaître après la mort de son mari. C’est non pas tant l’homme que l’écrivain qui est ici en pleine lumière, ses ombres, ses doutes, sa folie, et la façon émouvante dont il considère sa femme : une égale, un « pilier » sans lequel il s’effondrerait et resterait sans œuvre. Il la prend à témoin, affronte avec tout son appui le choix décisif de son existence : son engagement dans l’affaire Dreyfus. « J’ai la certitude intérieure qu’une fois encore, je vais à mon étoile », écrit-il, en lui confiant les raisons qui le poussent à se lancer dans la bataille. Autres temps, autres mœurs, les combats de la scène politique eurent alors le pouvoir d’apaiser les déchirements de la vie privée.

Zola meurt le 29 septembre 1902, asphyxié par une cheminée (peut-être intentionnellement bouchée) dans la chambre qu’il partageait avec Alexandrine, rue de Bruxelles, à Paris. Avant de perdre connaissance, il prononce ces dernières paroles : « Demain, nous serons guéris. » Elle survécut. Alexandrine et Jeanne assistèrent ensemble à l’entrée de l’écrivain au Panthéon, en 1908. Il sera beaucoup pardonné à Zola pour avoir dit que, parfois, une femme, c’est mieux qu’un livre.

1 Commentaires

BookAdmin
Par BookAdmin il y a 2 ans 11 mois 11 jours

Merci pour cet article, jol. Je ne savais pas du tout que Zola était mort par asphyxie...

Quant à sa double vie, disons que l'époque a changé, mais ce genre de pratique est toujours de rigueur du côté masculin comme féminin d'ailleurs.

 

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