Staline: Paradoxes of Power, 1878-1928 - Tome I - Stephen Kotkin

Posté le 23/10/2014 à 09h25. Modifié il y a 2 ans 9 mois 26 jours

Titre:
Stalin, Vol. I: Paradoxes of Power, 1878-1928
Genre:
Histoire
Editeur:
Allen Lane
( 23/10/2014 )
ISBN:
713999446
976 pages
40,37 euros

Il est difficile d’écrire sur les grands méchants de l’histoire. Le « mal absolu » n’est pas un concept utile, tout du moins du point de vue d’un biographe. L’hypothèse selon laquelle un homme qui tue - ou fait tuer - un million de personnes est un million de fois plus diabolique qu’un homme qui en tue un seul est une pierre d’achoppement. Il est difficile d’imaginer qu’une personne peut-être un million de fois pire qu’une autre qui tue de sang-froid à la machette, de sorte que tout le raisonnement devient irréel. Il faudrait des philosophes de haut niveau pour résoudre cet épineux problème, mais mon sentiment est que le postulat de départ est erroné : le mal, en tant que qualité d’une personne, n’est pas quantifiable, et il est peu probable qu’on puisse déterminer le mal d’une personne en faisant un calcul mathématique. La seule façon de traiter analytiquement ce problème serait peut-être de supposer un Facteur d’amplification – si vous êtes une personne quelconque, Jack l’Éventreur par exemple, vos actions, bien que meurtrières, ont tendance à être localisées et quantitativement limitées dans leur impact que si vous êtes Staline ou Hitler, auquel cas vous aurez un impact global et vos victimes se compteront alors par million.

La situation s’aggrave encore plus lorsque le mal en question est incarné par le chef de l’État et sa responsabilité dans le décès massif de personnes dont il avait la responsabilité. Il est admis que les situations de guerre entrent dans une catégorie à part, dans laquelle de nombreuses personnes peuvent mourir sans que cela attire automatiquement l’opprobre sur les dirigeants et autres chefs d’état-major. Mais les révolutionnaires, ou les dirigeants qui ont ce type d'état d’esprit pensent qu’ils entrent eux aussi dans cette catégorie exceptionnelle. Ils voient les décès qu’ils provoquent comme étant « nécessaire », de la même façon que ceux qui surviennent en situation de guerre. Ceci est un dilemme pour les historiens, qui ont du mal à juger les révolutionnaires qui réclament cette exonération, surtout quand la révolution réussit et qu’ils s’emparent du pouvoir.

Stephen Kotkin, dont le premier livre, Magnetic Mountain  paru en 1997, avait comme sous-titre “Stalinism as a Civilisation” (‘le Stalinisme comme Civilisation’), n’est pas du genre à reculer devant les défis. Son livre très détaillé est juste le premier tome d’une série prévisionnelle de trois volumes. Le titre est sobre : « Paradoxe of Power » et la courte préface est presque anodine. Il lâche cependant un indice, « les accidents dans l’histoire sont omniprésents », comme pour dire que son livre ne va pas être un concours de fatalité historique ou de déterminisme psychologique. « L’histoire commence du bureau de Staline », écrit-il, « mais pas de son point de vue ». Qui, si ce n’est Staline lui-même, se soucie de son bureau ? Est-ce Kotkin, en observateur invisible, qui a discrètement tiré une chaise à côté de Staline et de son bureau ? En tout cas, dans la relation intime entre le biographe et le sujet, c’est le premier qui semble prendre le dessus.

Staline ne fait que de très brève apparition dans les 300 premières pages qui balayent l’empire russe, l’absolutisme russe, la vision européenne de l’état, la modernité et la géopolitique avant d’arriver à la révolution. En replaçant l’histoire dans son contexte global, le jeune Staline, né dans l’anonymat total en périphérie de l’empire russe, semble peu de chose. Cependant, à chaque fois qu’il fait une apparition, ses aspirations et sa volonté à faire quelque chose de lui-même et de sa vie semblent évidentes, et décrites avec sympathie par l’auteur. Le Staline de Kotkin est dynamique, déterminé et est un autodidacte talentueux. Staline essuya beaucoup de revers et fit face à autant de difficulté en grandissant, mais Kotkin rejette l’idée d’un traumatisme de l’enfance : beaucoup de gens, y compris de nombreux autres révolutionnaires, vécurent pire situation. Comme de nombreux jeunes gens brillants, à la fin de la Russie impériale, les aspirations de Staline à une vie meilleure l’ont conduit dans le mouvement révolutionnaire.

Son activité révolutionnaire n’est pas extraordinaire. Le personnage qui attire l’attention dans ces premiers chapitres est Piotr Dournovo, ministre de l’Intérieur de Nicholas II, qui sauva l’empire après la révolution de 1905 par une répression féroce. Kotkin lâche un second indice ici, remarquant qu’il s’agissait d’un moment  « dans une construction historique d’envergure où la personnalité (des protagonistes) s’avère décisive : un ministre de l’intérieur faible n’aurait pas réussi (à contenir la révolution) ». Quant à Staline, il était en exil en Sibérie « luttant contre les moustiques et l’ennui » pendant une grande partie de la décennie impériale, et a donc raté la Première Guerre mondiale. La vie du jeune homme, qui fut un temps prometteur, semblait alors se perdre dans les méandres de l’oubli. Puis vint le miracle : la chute de l’autocratie tsariste en février 1917. Les révolutionnaires comme Staline y étaient pour peu, mais ils allaient en profiter. Figure relativement marginale, « portant le valenki sibérien » - bottes de feutre – « et ne possédant pas plus qu’une machine à écrire », il arriva le 12 mars 1917 à la capitale, Saint-Pétersbourg, pour se joindre à la révolution.

De son leadership lors de la guerre civile à la bataille de Tsaritsyn en 1918, et ses célèbres affrontements avec Trotsky, Staline commence à attirer plus l’attention de l’auteur, et le personnage central de la biographie de Kotkin commence alors à apparaître. Contrairement à bon nombre d’étude sur Staline, il ne s’agit pas d’une étiologie du mal. L’auteur ne semble pas mettre l’accent sur les premiers signes de déformations monstrueuses qui émergeront clairement plus tard chez son sujet. Il essaie de le suivre à différents stades de sa carrière sans une trop grande rétrospection. À la différence de beaucoup d’auteurs qui ont écrit sur la politique soviétique des années 1920, Kotkin n’est pas un partisan des adversaires de Staline, que ce soit collectivement ou en la personne de Trotsky ou Boukharine ; il n’emprunte pas non plus les idées reçues selon lesquelles Staline doit être placé en opposition à Lénine, et pour cela il sera plus ou moins laissé pour compte et seul dans son bateau.

Le thème du départ de Staline ou de  sa trahison du Léninisme est récurrent, en particulier dans le courant de pensée de la gauche non communiste. Mais du point de vue de Kotkin, Lénine est à peine une figure exemplaire. Homme à idée fixe, Lénine a souvent autant raison qu’il a tort : un « fanatique dérangé » d’après l’auteur. Kotkin n’est pas intéressé par le vieil argument de la continuité ou de la discontinuité entre Lénine et Staline comme Richard Pipes dont les travaux sont cités dans les premiers chapitres, il pense que la continuité est évidente et il veut nous faire voir qu’une grande partie de ce qui est considéré comme pire dans le règne de Staline était déjà présente ou latente chez Lénine. En effet, quand il s’agit de comparaison entre Staline et Lénine, le dernier est généralement considéré comme pire dans ce livre. En ce qui concerne la vision de l’empire, Lénine qui n’avait « jamais mis les pieds en Géorgie ou en Ukraine d’ailleurs » soutient fort mal la comparaison face à Staline, avec son « expérience concrète de la diversité du royaume » et la compréhension que le problème venait bien plus des relations inter-ethniques dans l’empire que de la répression Russe en elle-même.

Une série d’AVC mis Lénine hors course deux ans avant sa mort en janvier 1924, et une lutte de secrète débuta entre les deux prétendants de premier plan à sa succession : Staline et Trotsky. De son lit de malade, Lénine – ou des personnes agissant en son nom – intervint dans un document qui restera dans l’histoire comme son « Testament », dans lequel il faisait des évaluations confuses, mais critiques à l’égard de Trotsky, Staline et d’autres dirigeants du parti. Un postscriptum fortement anti-Staline a été rajouté à la lettre, appelant à sa démission en tant que secrétaire général du parti au motif qu’il était trop brutal. Kotkin rejoint l’historien Valentin Sakharov en suggérant que ce serait la femme de Lénine, Nadejda Kroupskaïa, ou d’autres membres de la famille, et non le mourant Lénine, qui seraient les véritables auteurs de ces documents. Peu importe, ce fut un désastre pour Staline, pas seulement politiquement, mais aussi personnellement. Il a survécu à la crise politique, mais le testament pendait au-dessus de sa tête comme « une épée de Damoclès », générant « un sentiment de victimisation et d’apitoiement » qui est crucial dans le portrait que peint Kotkin. C'est dans ce climat délétère qu'il commença sa lutte acharnée pour conquérir le pouvoir.

 Cette interprétation originale et très convaincante de Staline suscitera, à n’en point douter, de vifs débats. Bien sûr, ce n’est que le premier volume, la partie la plus terrible de l’histoire de Staline sur les purges et la terreur des années 1930 est encore à venir dans les prochains volumes.

Après nous avoir dépeint un Staline humain, comment Kotkin va-t-il gérer le tome 2 ? Va-t-il garder l’humanité de son personnage ou le laisser se transformer en monstre ? Cela est sans doute une décision difficile pour l’auteur. En tant que lecteurs, nous attendons la suite avec impatience.

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