Extraterrestres et chair humaine

Posté le 18/11/2014 à 13h24. Modifié il y a 2 ans 10 mois 1 jours Voir le livre

Titre:
Sous la peau (Under the Skin)
Genre:
Fantasy et Terreur
Editeur:
Points
( 05/06/2014 )
ISBN:
2147483647
303 pages
7,20 euros

Le premier roman de Michel Faber est fascinant, délibérément poussif et progressivement étrange. À la fin, vous pourrez être surpris du voyage que vous venez de faire dans ce petit monde gris sur les hauteurs de la fiction spéculative.

« Sous la peau » débute sur une route dans les Highlands écossais, dans le silence du petit matin. L’auteur nous embarque dans une voiture en compagnie d’Isserley, une femme à la recherche d’hommes: « Isserley a l’habitude de ne pas s’arrêter quand elle voit un auto-stoppeur la première fois, pour se donner le temps de l’évaluer de la tête aux pieds. Elle était à la recherche de gros muscles : un beau mâle sur pattes ».

La scène est chargée d’une sinistre aura érotique, mais il y a quelque chose qui tourne pas rond chez Isserley. Le premier auto-stoppeur qu’elle prend est distrait par ses seins parfaits, mais il remarque aussi ses « grands coudes … et de grandes mains ». Les lentilles de ses lunettes sont si épaisses que ses yeux ont l’air de faire « deux fois la taille normale », et elle est décrite comme moitié nana canon du style Alerte à Malibu et « moitié vieille dame ».

En fait, Isserley est bien plus étrange que cela. Elle a subi des opérations chirurgicales visant à lui donner une apparence humaine, et elle vient d’un endroit que le lecteur n’aurait pas soupçonné de prime abord. Ses intentions envers les hommes qu’elle prend à bord de son véhicule ne sont pas sexuelles, mais culinaires. Une fois qu’elle estime que l’auto-stoppeur est une proie à son gout, elle le drogue et l’amène dans un abattoir caché sous une ferme délabrée. Là, elle le dépèce et le prépare pour l’envoi dans le monde d’où elle vient.

C’est une orientation étrange pour un roman, mais pas totalement inhabituelle. Il existe de nombreux romans racontés du point de vue du prédateur ou de l’extra-terrestre, mais Faber apporte une touche beaucoup plus profonde qu’une histoire simplement aguichante. Faber a une plume précise et son humour pince-sans-rire. Son histoire fantastique est tellement bien jouée et tellement singulière qu’on en ressent l’étrangeté : l’eau et la neige semblent aussi irréelles qu’un marché interplanétaire spécialisé dans le commerce de viande humaine.

En fait, ce qui est terrifiant dans « Sous la peau » n’est pas tant la situation, mais la confusion des sympathies qu’il suscite chez le lecteur. En choisissant Isserley comme héroïne, Faber amène le lecteur à compatir à son malheur. Elle est horriblement défigurée, et son inconfort physique est une partie essentielle du récit. Elle est embauchée dans son monde d’origine par une société qui fait fortune dans la vente de chair humaine. Pour elle, les auto-stoppeurs ne sont rien d’autre qu’un repas potentiel, il n’y a aucune question morale là-dedans, elle suit simplement la politique de son entreprise. Elle se lamente sur son sort, sur la misère qui l’a poussé à accepter ce préjudice physique et travailler dans un monde lointain du sien.

Parfois, la sympathie pour Esserley occulte presque la cruauté de ses actes. Dans l’une des scènes mémorables du roman, quatre prisonniers d’Isserley parviennent à sortir de leur enclos et à s’enfuir. La chasse terrible qui s’en suivit est perturbante sur le plan moral : on ne sait pas si on doit prendre fait et cause pour ces hommes horriblement maltraités ou pour Isserley et ses amis extra-terrestres qui finalement ne cherchent qu’à se nourrir. (Cela me fait un peu penser aux relations complexes qu’entretiennent les hommes et les animaux…)

Ceci est, je pense, le cœur du roman. Faber a trouvé un moyen ludique pour poser des questions fondamentales. Qu’est-ce que l’empathie ? Qu’est-ce que le pouvoir ? Peuvent-ils coexister ?

Je ne veux pas vous donner l’impression que « Sous la peau » est trop sérieux ou que son humour est fortuit. Cela n’est pas le cas. Le livre est souvent très drôle et les scènes drolatiques viennent du point de vue des victimes (potentielles) de Isserley, un amalgame d’hommes qui montrent tous de l’intérêt pour ses gros seins parfaits…

« Sous la peau » est un roman remarquable, une étrange méditation parfois à l’état brut sur la miséricorde, la douleur et l’iniquité. Ce roman a été adapté au cinéma en 2013 par le réalisateur Jonathan Glazer avec comme actrice principale Scarlett Johansson. N'ayant pas vu le film en question, je vais m’abstenir d’en faire la critique wink.

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