Eye Of The Tiger ou comment dompté un tigre

Posté le 26/11/2014 à 18h05. Modifié il y a 2 ans 6 mois 26 jours Voir le livre

Titre:
L'histoire de Pi
Genre:
Religions et Spiritualités
Editeur:
Folio Junior
( 16/10/2008 )
ISBN:
2070622266
476 pages
8 euros

Un chrétien, un musulman et un hindou sont piégés sur une bouée de sauvetage pendant 227 jours avec un tigre du Bengale de plus de 400 kilos. Cela ressemble étrangement au début d’une blague, quelque chose que vous pourriez entendre dans un bar, tard le soir, quand les clients sont bien éméchés. Mais l’extraordinaire roman « L’histoire de Pi » de l’écrivain canadien Yann Martel basé sur cette prémisse n’est certainement pas un gag de poivrot. Certes, il ne peut pas être considéré comme « une histoire qui va vous faire croire en Dieu » comme l’affirme un des personnages. Néanmoins, il pourrait renouveler votre foi en la capacité des romanciers à rendre le scénario le plus invraisemblable plausible – quoi que les rigoristes du réalisme - je ne crois que ce que je vois - trouveront le moyen de se plaindre.

Tout d’abord, le chrétien, le musulman et l’hindou sont une seule et même personne – Pi Patel, un sympathique adolescent qui ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas pratiquer trois religions à la fois. Il est aussi, en quelque sorte, un expert en comportement animal. Fils d’un propriétaire de zoo dans la ville indienne du sud de Pondichéry, il a grandi entouré de singes hurleurs, de casoars et de bisons d’Amérique. En conséquence, il maitrise les subtilités de la cohabitation entre espèces. « Un bon zoo est un lieu de coïncidences soigneusement concertées », explique-t-il. « Exactement là où l’animal nous dit : « Restez dehors ! » avec son urine ou une autre sécrétion, avec nos barrières nous lui disons : « Reste à l’intérieur ! » Dans de telles conditions de paix diplomatique, tous les animaux sont heureux et nous pouvons nous détendre et nous regarder les uns les autres. »

Ce bon sens zoologique se révèle très utile à Pi quand lui et sa famille décident de fuir l’instabilité politique qui agite l’Inde en 1970 et migrent – avec malles, valises et ménagerie – au Canada. Comme les derniers jours de Noé, ils chargent leurs animaux sur un cargo japonais nommé le Tsimtsum et mettent les voiles vers le Nouveau Monde. Mais « à mi-chemin vers Midway », quelque chose d’inexplicable se produit. Pour des raisons qui échapperont à jamais aux autorités maritimes, le Tsimtsum fit naufrage – soudainement et brutalement – juste avant l’aube, quatre jours après leur départ de Manille. Seuls cinq survivants parviennent à atteindre l’unique canot de sauvetage qui n’a pas coulé avec le navire : Pi lui-même, un zèbre blessé, un orang-outan de Bornéo, une hyène très nerveuse et un tigre qui à cause d’une erreur bureaucratique a reçu le nom de Richard Parker.

À eux cinq, ils forment un équipage plutôt précaire. La loi de la nature étant ce qu’elle est, le zèbre, l’orang-outan et l’hyène sont rapidement expédiés, laissant le garçon et le tigre sur l’embarcation de 40 centimètres de diamètre. Mais grâce à une bâche délimitant le territoire de chacun, la confusion générale des deux créatures traumatisées et le mal de mer, l’inéluctable ne se produisit pas immédiatement. N’ayant pas servi de casse-croute tout de suite, Pi était parvenu à une conclusion à propos de son compagnon d’infortune : « Il fallait que je l’apprivoise ». « Ce n’était plus une question de lui ou moi, c’était une question de lui et moi. Nous étions, littéralement et figurativement, dans le même bateau. » Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, Pi comprend que sa propre survie dépendait du bien-être de son féroce adversaire - « parce que s’il mourait je resterais seul avec mon désespoir, un ennemi encore plus redoutable qu’un tigre. Si j’avais encore la volonté de vivre, c’était grâce à Richard Parker. »

Bien que « L’histoire de Pi » soit remplie de l’adrénaline et de la testostérone découlant d’un conte d’aventure en pleine mer, il est évident que Martel ne s’est pas intéressé uniquement à une histoire de survie-sauvetage classique. Pi, après tout, est un adepte de trois grandes religions avec une solide connaissance en science religieuse ; avec un tel CV, son histoire prend inévitablement des allures de parabole. En fait, le livre fait penser à des sources aussi disparates que « Robinson Crusoé » et les fables de la Fontaine, mais il rappelle surtout l’existentialisme d’Hemingway dans « Le vieil homme et la mer ». Mais alors qu’Hemingway dépeint la lutte épique de son vieil homme comme un archétype de l’endurance pure et de la détermination, la bataille de Pi est plus subtile. Le garçon doit amadouer son démon, pas le surpassé, et il y parvint par une sorte d’art martial psychologique. Il réalise que la survit consiste à savoir quand s’affirmer et quand faire profil bas, quand prendre le dessus et quand céder un pouvoir plus grand que lui. Il découvre, en quelques mots, que vivre avec un tigre nécessite finalement d’avoir de la volonté, mais aussi la foi.

Martel écrit avec une désinvolture ludique et discursive, mais cela ne l’empêche pas de livrer des descriptions saisissantes. Dans un des moments les plus cinématographiques du roman, Pi attrape une daurade qu’il met à mort en utilisant la partie en forme de marteau de sa hachette : « La daurade fit quelque chose de tout à fait extraordinaire en mourant : elle commença à lancer toutes sortes de couleurs à un rythme rapide. Du bleu, du vert, du rouge, du doré et du violet dansaient et chatoyaient comme des néons à sa surface pendant qu’elle se débattait. J’avais l’impression de battre à mort un arc-en-ciel. »

En outre, dans les derniers chapitres du livre, juste au moment où de nombreux romans tendent vers la conclusion et la fin de l’histoire, Martel donne à « L’histoire de Pi » une tournure fascinante. Je vous laisse découvrir cela dans le livre, car je risque de trop en dévoiler.

 « L’histoire de Pi » a été adaptée au cinéma en 2012 sous le titre de « L’Odyssée de Pi ». Le film a été nommé 11 fois aux oscars, dont celui du meilleur film en 2013. Peut-être un signe de sa qualité ? Je vous en laisse juge !

5 Commentaires

BookAdmin
Par BookAdmin il y a 2 ans 6 mois 26 jours

Merci pour cette critique. Piégé sur un bateau en compagnie d'un tigre du Bengale... Je crois que je préférais encore me jeter à la mer...

 
user
Par jol il y a 2 ans 6 mois 25 jours

Et moi je te suis, je suis courageux, mais pas téméraire...

  BookAdmin aime ça.
clara
Par clara il y a 2 ans 6 mois 24 jours

Moi qui comptais sur vous pour me protéger… ^^

 
user
Par jol il y a 2 ans 6 mois 22 jours

Bon pour toi je ferai une exception (ou pas).

 
clara
Par clara il y a 2 ans 6 mois 22 jours

Très sympa jol...

  jol aime ça.

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