La rose pourpre et le lys - Michel Faber

Posté le 10/11/2014 à 14h56. Modifié il y a 2 ans 8 mois 13 jours Voir le livre

Titre:
La Rose pourpre et le Lys
Genre:
Littérature sentimentale et Erotisme
Editeur:
Editions de l'Olivier
( 13/05/2005 )
ISBN:
2147483647
1142 pages
25,40 euros

Le roman « La rose pourpre et le lys » de Michel Faber aurait pu être écrit par Dickens si on lui avait donné l’opportunité de s’exprimer librement. Toutes les recettes d’une fiction victorienne de haut vol sont réunies - l’épouse folle, la prostituée classe, la presque artiste, la gouvernante obscure - mais décrites avec l’esprit et les expressions d’un narrateur du XXIe siècle. Là où le roman victorien se vautrait dans les dentelles de la bienséance et de la suggestion, maintenant il est servi cru avec des détails bien salaces. Les prostitués de Faber procèdent régulièrement à des douches vaginales et effleurent désespérément leurs vieilles tâches, pendant que son épouse-enfant – sciemment appelés « Agnes » - est pétrifiée de terreur face à ses propres menstruations. Chez Faber, la gouvernante est une pute, sa folle, une visionnaire catholique, et sa dame patronnesse, Emmeline, adore se masturber.

Tout cela peut sembler sensationnel – aussi bien du point de vue Victorien, c’est-à-dire susciter de l’excitation, que contemporain dans le sens affriolant – rien que par le fait que les moments les plus grossiers du roman sont représentés dans un contexte historique d’une exquise exactitude. Se déroulant à Nothing Hill en 1875, « La Rose pourpre et le Lys » retrace l’histoire de William Rackham, un vieux garçon qui est obligé de renoncer aux joies de la paternité afin de se consacrer aux affaires. Il se met à la tête des Parfumeries Rackham, une vieille entreprise familiale, qui a du mal à faire la délicate transition vers l’ère de la production de masse. Là où Willam rêvait avant d’étonner le Tout-Londres avec ses pensées fines sur la vie et la littérature, maintenant il l’inonde avec des crèmes pour le visage milieu de gamme puant la lavande bas de gamme. Faber saisit cette nouvelle ère pommadée avec brio. Voici un Londres que Dickens n’aura pas eu l’occasion de beaucoup côtoyer pour pouvoir écrire dessus, une ville de grands magasins et d’omnibus, de panneaux publicitaires, d’aliments en conserve et de cartes de Noel achetées en magasin.

Le sexe est lui aussi devenu banal. Un annuel, destiné aux hommes qui aiment s’auto flatter d’être de fins connaisseurs de filles de joie, mettra William sur la route de Sugar, une prostituée qui occupe une place presque mythique dans le fantasme collectif de la ville. Fine comme un bâton et souffrant d’une maladie congénitale de la peau, Sugar parvient néanmoins à charmer les hommes avec un discours singulier (vous pouvez faire avec elle tout ce que les autres prostituées ne voudront pas), et un cerveau bien garni. Trouvant le type de compagnie avec Sugar qu’il n’aurait jamais espéré avoir avec son épouse-enfant plus qu’instable, William se mit en tête de l’acheter. Au début, il l'héberge dans différents logements pour se la garder exclusivement pour lui, avant de la faire venir au domicile conjugal comme gouvernante de Sophie, la fille de William et Agnes.

Il s’agit ici d’un roman très littéraire. Tous les personnages en sont écrivains et lecteurs d’une certaine façon. Sugar y a son propre récit de vengeance contre l’espèce mâle, le type de chose qu’Estella Dickens aurait pu écrire si elle s’était adonnée à la littérature. Agnès Rackham, quant à elle, passe sa jeunesse de façon parallèle en écrivant un flot de pensées banales dans son journal intime, un document de plusieurs pages que Sugar lit compulsivement dans le but de découvrir le secret de la maison dans laquelle elle vit désormais. William, qui au début du roman tient le rôle d’un gentilhomme irréprochable, sombre rapidement dans le bricolage de publicités mensongères et l’envoi de lettres de menace à ses fournisseurs.

À ce stade, le roman est franchement jubilatoire de par sa capacité à habiter, retravailler et interpréter librement les genres littéraires. Il ressemble beaucoup aux « mystères d’East Lynne », le roman sensationnel de Mrs Henry Wood dans lequel une bourgeoise ruinée retourne à son domicile conjugal pour devenir la gouvernante de ses propres enfants, camouflée uniquement de quelques cicatrices hideuses et d'un lourd voile. On y retrouve aussi un peu de Jane Eyre, un roman que Sugar a longtemps rejeté comme ayant peu à voir avec la vie de gouvernantes (« Je l’ai enfin épousé » n’est pas le type de phrase qu’elle soit prête à prononcer de sitôt). Pendant ce temps, Agnes Rackham, confinée dans sa chambre avec ses psychoses, devient une remplaçante crédible de la folle dans le grenier.

L’ancêtre de « la rose pourpre et le lys » n’est pourtant pas tant Jane Eyre que Dombey et fils, ni même le classique de John Flawles « Sarah et le lieutenant français » paru en 1969. Pour tout vous dire, le discours de Flawles sur la prostitution et l’éjaculation précoce semblait audacieux pour son époque, il semble être, lui aussi, entravé par les puritanismes de son temps comme Dickens l’était par le sien. L’ambition de Faber est de faire éclater le roman victorien au grand jour, s’affranchir des politesses jusqu’à ce qu’il n’y ait aucun non-dit. Ainsi dans les mains expertes de Faber, Sarah, la femme déchue, devient une prostituée qui va prendre dans l’arrière-train, tandis que Charles Smithson est transformé en William, un consommateur assidu de prostituées et de pornographie.

Dans des mains moins habiles, cette actualisation  aurait conduit à un roman vulgaire sans réelle innovation. Mais la plume de Faber est si affutée, si aguerrie qu’elle vous convainc que les meilleures histoires sont parfois les plus vieilles.

4 Commentaires

BookAdmin
Par BookAdmin il y a 2 ans 8 mois 13 jours

Ah d'accord, tu te tapais les 700 pages de ce roman voilà pourquoi tu avais disparu !

Il a l'air interessant en tout cas. Je me demande ce que ça aurait été si c'était Dickens qui l'avait réalisé... Mais ça, on ne le saura jamais.

 
clara
Par clara il y a 2 ans 8 mois 13 jours

Quoi? je vous manquais déjà?

Blague à part, la rose pourpre et le lys est très agréable à lire. A la fin, on en redemande ! 

Je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Sinon, je dirais que c'est plus du Dickens "explicite"...

  BookAdmin aime ça.
user
Par jol il y a 2 ans 8 mois 12 jours

On va bientôt devoir mettre des avertissements "interdit aux moins de 18 ans" sur certains articles.

Il a l'air quand même chaud ton bouquin là...

 
clara
Par clara il y a 2 ans 8 mois 9 jours

J'ai été quand même soft dans la critique, le livre est beaucoup plus explicite et ne s'embarrasse pas de métaphore...

 

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